Communiqué de presse "Jeunes : Enfermez les tous !"


L’association des Services Droit des Jeunes [1] et la section belge de l’ONG Défense des enfants – International dénoncent le climat de plus en plus sécuritaire et répressif qui prévaut à l’encontre de la jeunesse et l’augmentation exponentielle du recours à l’enfermement des mineurs soupçonnés d’avoir commis un délit.

Nous nous entendons dénoncer avec la plus grande fermeté les décisions prises par les ministres Fonck (Aide à la jeunesse en Communauté française) –Vandeurzen (Justice) –Vervotte (Bien-être, de la Santé publique et de la Famille en Communauté flamande) qui est en train de battre le record établi par Maréchal (Communauté) – Verwilghen (Justice) il y a à peine cinq ans pour ce qui concerne la création de places fermées. Les seconds avaient mis la barre très haut en créant Everberg et en agrandissant Braine-le-Château ; Fonck/Vandeurzen vont déménager et plus que doubler la capacité d’Everberg (126 places) et créent dix places en plus à WauthierBraine (sans compter les projets en Communauté flamande). En tout, quelques 291 places sont actuellement disponibles et la Communauté française vise les 365 places à terme dont 240 fermées.

Énorme et complètement démesuré.

Cette décision est purement démagogique, parce que dans le même temps, M. Vandeurzen reconnaît : « ce n’est pas en multipliant les places en milieu fermé qu’on supprimera la délinquance des mineurs. » [2] C’est une évidence que nul ne peut ignorer.

Ainsi, similitude « amusante » mais tellement significative de la faiblesse de la Communauté française : les deux Ministres de l’aide à la jeunesse avaient commencé par déclarer qu’il n’y aurait pas une seule place fermée « sous leur règne ».

Outre que ces projets ne vont pas apporter de réponse à la problématique de la délinquance des jeunes, ils vont coûter extraordinairement cher : la nouvelle aile de Wauthier-Braine va exiger l’engagement de 36 personnes. Pour le déménagement à Saint-Hubert (déménagement annoncé provisoire tant que la nouvelle prison pour mineurs prévues à Achênes ne soit construite mais qui risque de devenir définitif) et l’augmentation de la capacité du centre fermé d’Everberg, il faudra une équipe de près de cent vingt personnes en plus du personnel de surveillance qui dépend de l’administration pénitentiaire.

Autre aspect de la problématique : en moyenne, la moitié des jeunes placés à Everberg provient de l’arrondissement de Bruxelles ; Bruxelles-Everberg aller/retour : 50km ; Bruxelles- Saint-Hubert : 314 km. Différence : 264 km. Voilà la distance qu’il faudra couvrir en plus, à raison de 3 fois par jeune par placement au strict minimum. L’augmentation du coût sera, là aussi, considérable de même que le temps consacré aux déplacements (des jeunes et éducateurs vers les tribunaux, des familles, avocats, délégués et juges vers le centre).

Pour les familles, aller visiter leur fils placé à Saint-Hubert relèvera du parcours du combattant, ceci alors que le personnel du centre est censé favoriser le travail avec la famille et, tant que faire se peut, viser le retour du jeune dans son milieu familial !

L’enfermement n’a démontré qu’une efficacité toute relative ; selon Isabelle Delens Ravier ayant réalisé une recherche sur le point de vue des mineurs enfermés en communauté française, « le placement en milieu fermé répond à l’impératif de protection de la société sans être forcément performant dans ses objectifs éducatifs. D’après leurs discours, nous constatons que bon nombre de jeunes attendent de faire leur temps et, qu’à la sortie, rien n’a vraiment changé pour eux. Leurs discours insistent sur le fait que la problématique n’a pas été travaillée à partir de leur définition et de leur lecture de la situation, seule la norme a été réaffirmée. » [3]

Dans le même esprit, l’Institut National de Criminologie et de Criminalistique (INCC), institut de recherche public, nous annonce que la délinquance n’augmente pas et aurait même une tendance à la baisse.

La Convention Internationale des droits de l’enfant balise l’enfermement (art.37) qui doit intervenir en dernier ressort, d’une durée aussi brève que possible ; le mineur doit être également traité avec humanité et respect. Une gageure puisque l’enfermement est déjà intrinsèquement une violence dénoncée comme telle par un rapport des Nations-Unies.

Les statistiques présentées par l’Observatoire de l’enfance, de la jeunesse et de l’aide à la jeunesse sur les prises en charge de mineurs en Communauté Française nous apprennent que : « 87 % des enfants pris en charge par l’Aide à la jeunesse sont en difficulté ou en danger et 15 % ont commis des faits qualifiés d’infractions. [4] » En bref, cela signifie que la majorité des moyens (coût d’une journée de placement en IPPJ, construction de structures d’accueil, coût annuel de fonctionnement) est investie dans une politique exclusivement réservée à une minorité de jeunes. Il y a donc une véritable disproportion entre la prise en charge des mineurs en danger et ceux dits « délinquants ».

Nous relevons encore ce propos : « ce n’est pas dans l’air du temps de dire qu’il y a beaucoup plus de jeunes en difficulté et c’est sans doute la raison pour laquelle le politique a essayé de calquer le budget sur les craintes de la population [5] ». Deux jeunes sur 1000 en Communauté française ont commis un acte infractionnel [6] et parmi ceux-ci, une part infime (1 sur 100.000) sont suspectés d’un meurtre ou d’une tentative. [7]

Ces évolutions démontrent que pour répondre à la problématique de la délinquance des jeunes, le politique n’imagine qu’une réponse : toujours plus de la même chose, à savoir l’emprisonnement des mineurs ; « même si des pratiques alternatives se développent, l’enfermement, historiquement la première forme spécialisée du traitement de la délinquance juvénile, reste le véritable point d’appui, tant symbolique que pratique, de la réponse apportée aux comportement délinquants des mineurs. [8] »

Les choix politiques de mettre des moyens aussi considérables en bout de parcours, auront bien entendu pour conséquence qu’il ne sera pas possible de les investir dans d’autres politiques : la prévention (éternelle oubliée), la surveillance (en dehors de celle théoriquement assurée par les Services de Protection Judiciaire), l’accompagnement éducatif intensif (qui n’est toujours pas mis en œuvre faute de budgets), le projet du jeune (discrédité), … et l’absence de moyens accordés aux jeunes mis en autonomie qui ne sont pas en mesure de payer leur loyer avec l’allocation dérisoire qui leur est octroyée.

On est en train de créer les conditions pour qu’un nombre sans cesse croissant de jeunes doivent être pris en charge dans des structures lourdes et carcérales, faute d’avoir été aidés plus tôt dans leur parcours.

Pour plus d’informations :

Benoit Van Keirsbilck : 0496/51.72.00
Ingrid Gilles : 081/22.89.11

Notes

[1

Qui regroupe les services de Bruxelles, Charleroi-Mons, Liège et Namur-Luxembourg

[2

La phrase in La libre Belgique, le mardi 29 avril 2008, p. 2.

[3

DELENS-RAVIER I., « L’impact de l’enfermement du point de vue des jeunes : approche psychosociales » in L’enfant face à l’enfermement, Actes du colloque des VIIIème Assiesses des avocats d’enfants le 7 et 8 décembre 07,Liège, Ed. Jeunesse et droit, p. 53-54.

[4

« Nouvelles statistiques de l’aide à la jeunesse » in AlterEchos, Bimensuel, Avril, n° 250, Bruxelles, p. 9

[5

Citation de Monsieur Noël, directeur des services législations et agrément pour la Direction Générale de l’Aide à la Jeunesse in « Nouvelles statistiques de l’aide à la jeunesse » in AlterEchos, Bimensuel, Avril, n° 250, Bruxelles, p. 10.

[6

« Nouvelles statistiques de l’aide à la jeunesse » in AlterEchos, Bimensuel, Avril, n° 250, Bruxelles, p. 10.

[7

« La délinquance juvénile diminue… » in Le soir, 19 octobre 2007, p.9.

[8

Nagels C. et REA A., Jeunes à perpète : génération à problèmes ou problème de générations ?, L-L-N, Ed. Academia-Bruylant, 2008, p. 91.