Retour sur le Congrès Mondial sur la Justice pour Enfants 2018

Du 28 au 30 mai derniers, le Congrès Mondial sur la Justice pour Enfants s’est tenu à Paris dans la Maison de l’UNESCO. Regroupant près de 1000 participants venus du monde entier, ce congrès portait l’intitulé “Renforcer les systèmes de justice pour enfants - Défis, y compris ceux liés au désengagement de l’extrémisme violent”. Sujet brûlant d’actualité s’il en est.

En mission pour présenter les projets de l’association, quelques membres de DEI-Belgique ont participé à ce congrès et vous livrent ici un bref compte-rendu de leurs activités et surtout quelques impressions, brèves, et autres questions qui ont émergé lors de ces trois journées aussi intenses qu’intéressantes.

Les membres de DEI-Belgique étaient à pied d’oeuvre

Ce congrès fut l’occasion de présenter nos dernières publications relatives au projet européen “My Lawyer, My Rights” sur l’assistance par l’avocat pour les jeunes en conflit avec la loi. A l’occasion d’un atelier organisé par notre collègue Marine Braun, coordinatrice du projet, des experts internationaux ont échangés sur le rôle de l’avocat pour les enfants en conflit avec la loi, sa mission, les défis auxquels il doit faire face et les outils à sa disposition.

A cet égard, rappelons que notre “Guide pratique pour les avocats”est disponible (téléchargement et commande) sur le site du projet www.mylawyermyrights.eu ainsi que le Manuel pour les Etats-membres de l’UE visant à faciliter leur travail de transposition des directives européennes pertinentes en la matière. Caterina Chinnici (coprésidente de l’Intergroupe sur les droits de l’enfant du Parlement européen) nous a d’ailleurs fait l’honneur de mentionner notre projet lors de son discours de clôture du congrès !

Le projet “My Lawyer, My Rights” se termine fin août 2018, ce congrès fut l’occasion pour les partenaires de se réunir et de faire une première évaluation - très positive - des réalisations de ce projet européen de 2 ans.

Notre projet européen AWAY sur la justice restauratrice pour les enfants en conflit avec la loi n’était pas en reste, ce congrès fut l’occasion de discuter avec certains partenaires du projet (Terre des Hommes Hongrie, Brave Phone Croatie, etc.) de notre cours en ligne sur la justice restauratrice qui est en plein développement et sur la campagne de sensibilisation qui sera lancée à l’automne 2018.

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Droits des enfants et radicalisation violente

Le focus annoncé par ce congrès n’a pas manqué de retenir notre attention : radicalisation, désengagement, extrémisme violent… et les droits des jeunes dans tout ça ?

Depuis les départs de jeunes en Syrie, les politiques européennes se cherchent et tâtonnent, bien malgré elles, car la problématique est floue, en constante évolution, et sujette aux aléas de l’actualité, de l’opinion publique et donc des politiques. Les attentats de Paris et de Bruxelles (pour ne citer que ceux-là) n’ont pas manqué de durcir les positions, mais malgré tout un discours persiste : la répression à tout crin n’est pas et ne peut pas être une réponse satisfaisante au terrorisme et à la violence extrême. Force est de constater que les toutes récentes études sur la radicalisation violente évoquent toutes des causes structurelles autant qu’individuelles qui peuvent expliquer pourquoi certaines personnes ont développé des idées radicales violentes (comprenons : visant à remettre en cause le statu quo par des moyens violents). Il n’existe pas une radicalisation mais des parcours de radicalisation, qu’un simple dénominateur commun religieux (si l’on parle de radicalisation islamiste) ne peut expliquer de manière satisfaisante. Au côté des mesures répressives, ce discours visant à défendre une approche globale du problème cherche à faire sa place, et le cas de mineurs d’âge concernés par la radicalisation violente nous invite particulièrement à insister sur ce point. Des enfants sont des enfants, même s’ils ont développé des « idées radicales », même s’ils posent des actes terroristes. Cela ne veut pas dire qu’ils sont intouchables aux yeux de la loi (celle de la protection de la jeunesse), et ceux-ci doivent être jugés par les instances prévues à cet effet (une justice pour les mineurs d’âge, avec toutes les garanties procédurales liées à cette catégorie spécifique de la population). Mais leur statut de mineur nous invite à être particulièrement vigilants quant au respect de leurs droits s’ils sont accusés de tels faits.

Dangereux ou en danger ?

A l’heure actuelle, plusieurs centaines d’enfants de nationalité belge sont en Syrie. Certains sont partis là-bas, d’autres sont nés sur place et ont moins de 5 ans. Ces jeunes sont considérés comme “en danger” car résidant sur un territoire en guerre, mais également comme potentiellement “dangereux” car le risque de radicalisation violente pouvant déboucher sur des actes terroristes n’est pas nul. Ces jeunes belges qui résident dans une zone de conflit et qui souhaitent revenir en Belgique (les “returnees”) inquiètent et créent l’émoi dans la population, et une réponse adéquate est encore en construction. Que proposons-nous comme prise en charge ? C’est encore flou et sera, vraisemblablement, au cas par cas. Mais cela relève de la responsabilité de l’Etat belge, sans aucun doute.

Par ailleurs, sur notre territoire, on assiste à une radicalisation chez certains jeunes qui en arrivent à poser des actes violents en lien avec leurs idées radicales. Ceux-là sont considérés comme “dangereux”, mais sont aussi, selon nous, “en danger”. En danger car victimes d’un recrutement efficace aux rouages bien pensés pour répondre aux questions et recherches de sens - bien légitimes - de ces mêmes jeunes. En danger comme peuvent l’être des enfants-soldats qui se retrouvent embrigadés dans des opérations violentes lors d’actes de guerre, d’actes terroristes (qu’ils aient lieu en Syrie ou sur notre sol). En danger car s’ils essayent, pour certains, de quitter les rangs du groupe extrémiste qui les a recrutés, leur vie peut être mise en péril. Nous ne pouvons plus négliger ce statut de victime et le refuser à ces enfants, ceci relève de la responsabilité de la communauté envers eux. Ceux-là qui tentent de trouver leur place dans notre société et un sens à cette place, sans y parvenir toujours. Ils ont des attentes élevées par rapport à cette société et attendent de celle-ci qu’elle prenne ses responsabilités. Cette même responsabilité qui, bien que n’étant pas la seule cause du problème, ne peut être balayée d’un revers de la main sous prétexte que chacun est avant tout responsable de ses actes (particulièrement si ces actes visent à fragiliser le statu quo). Nous ne pourrions pas rejeter exclusivement la faute à notre “société défaillante”. Mais il est dangereusement aveugle de ne pas tenir compte des causes structurelles (difficultés d’accès au logement, d’accès à l’emploi, discriminations perçues, stigmatisation de la population étrangère en prison, etc.) dans ce phénomène de radicalisation violente.

Alors, dangereux ou en danger ? Pour DEI-Belgique, ces jeunes sont d’abord et avant tout des enfants qui nécessitent notre protection et un respect pointu de leurs droits. S’ils s’avèrent auteurs d’actes terroristes, nous plaidons pour qu’ils soient considérés également comme des victimes (du recrutement sauvage, d’endoctrinement, de rapts parentaux, etc.) et pris en charge comme tels. C’est ce que prescrit la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant. Et comme l’a souligné M. Bernard De Vos (Délégué Général aux Droits de l’Enfant) en avril 2018, « La sauvegarde de notre sécurité ne peut, en aucun cas, se faire au détriment des droits des enfants ».

Engagement, désengagement, tout est relatif

Lors des différents ateliers, il a été beaucoup question de “désengagement” (on parle de moins en moins de “déradicalisation”) de groupes radicaux ou d’idées radicales comme étant l’objectif à poursuivre. Bien qu’il soit évidemment souhaitable que des jeunes se “désengagent” d’un processus visant à leur faire commettre des actes terroristes, la question de l’engagement et du désengagement nous donne un peu le vertige. Les parcours de jeunes “radicalisés” nous renvoient à un constat : à un moment, ces jeunes se sont bel et bien désengagés du projet de société dans lequel nous vivons pour s’engager dans un autre projet, répondant plus adéquatement à leurs attentes et aspirations. Nous leur demandons de s’en désengager ensuite pour s’engager à nouveau dans ce projet de société, se “réinsérer” dans un parcours non-déviant. D’accord, mais ne perdons pas de vue qu’ils s’en sont désintéressés par le passé, qu’il est important de comprendre pourquoi, et qu’il est primordial de leur donner de bonnes raisons de se réinsérer. Le bâton punitif ne peut pas être le seul argument et ne solutionnera certainement pas tout.
Enfin, comme le souligne Pierre Smet (membre du Sous-comité des sciences sociales et humaines de la Commission belge francophone et germanophone pour l’UNESCO) ce désengagement d’un chemin radical nécessite que le triangle infernal “médias/opinion publique/politique” puisse passer au second plan pour que passe au premier plan la prise en charge de ces jeunes comme des adolescents faisant face à des problématiques adolescentes (celles-ci subissant malgré elles un effet grossissant du fait du caractère extraordinaire des actes commis). Et ce changement est de notre responsabilité, pas de celle des jeunes.

La radicalisation au masculin ?

Bien que la radicalisation ne soit pas l’apanage de la gent masculine (c’est d’ailleurs un constat qui ne devrait plus faire l’objet d’un étonnement déplacé), force est de constater malgré tout que la majorité des actes terroristes sont perpétrés par des hommes. La question du genre dans la radicalisation reste timide, peut-être car il peut sembler stérile de chercher des dénominateurs communs à l’emporte-pièce. Pourtant, loin d’être une variable déterminante, le fait que le genre masculin soit dominant parmi les personnes posant des actes terroristes pose la question de la masculinité dans ce processus de radicalisation. Agnès Callamard (rapporteur spécial sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires. Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme) fut une des rares personnes à soulever cet aspect lors des conférences d’ouverture du congrès de Paris, et a ainsi mis le doigt sur un point crucial : la masculinité du XXIème siècle offre-t-elle un cadre de repères suffisamment satisfaisant pour les hommes d’aujourd’hui ? Ou le rapport à cette masculinité peut-il être source de frustrations susceptibles d’alimenter le bagage de jeunes hommes en quête de sens ?

Le féminisme a pignon sur rue et se positionne en porte-à-faux avec la société patriarcale qui contraint les femmes. Rappelons que cette même société patriarcale peut aussi contraindre certains hommes à vivre à hauteur de standards de machisme toxiques et difficiles à tenir. Quelles clés de lecture offrons-nous aux garçons dans la construction de leur identité genrée ?

Soyons sérieux, parlons jeunes

Lors d’un atelier intitulé “Renforcer la résilience à la radicalisation et à l’extrémisme violent”, Valérie Dinh (Centre pour la prévention de la radicalisation menant à la violence, Québec) nous a présenté la campagne “Et si j’avais tort ?“ qui invite les jeunes à questionner leurs croyances. La démarche est géniale : au lieu de proposer un contre-discours clé sur porte, elle prend le contrepied de la moralisation top-down des adultes vers les enfants en nous amenant à questionner le fondement de nos croyances… pour mieux les décoder. Une particularité fort appréciée : cette campagne s’adresse aux jeunes de 13 à 35 ans. Eh oui, même si la majorité est atteinte officiellement à l’âge de 18 ans, un travail de questionnement sur nos valeurs et les idées que nous voulons défendre ne s’arrête pas à l’âge de la majorité (que du contraire !). N’oublions pas que le droit de vote commence à 18 ans en Belgique, voilà une excellente raison de considérer que se questionner sur les tenants du débat politique au sens large du terme est l’affaire des jeunes adultes également.

Ah, encore une chose, le droit à la participation est reconnu par la Convention Internationale des Droits de l’Enfant en son article 12. Les jeunes ont bien leur mot à dire, et nous devons pouvoir l’entendre. Mais surtout, nous devons le prendre au sérieux, et cela vaut également pour les jeunes qui se radicalisent (au minimum, prendre leur démarche au sérieux et pas seulement du point de vue sécuritaire). Les arguments utilisés par les recruteurs doivent être considérés comme valides. Sinon, quelle considération renvoyons-nous aux jeunes de la validité de leur opinion ?

Le mot de la fin revient à Muriel Domenach qui nous invite à adopter une attitude par rapport à ces jeunes : “ni déni, ni panique”. Il n’y a plus qu’à.